Que penser de l’EAM?

 

L’élevage à la main (EAM) est un sujet sensible à aborder.

Que penser de l’EAM? Pourquoi l’élevage artificiel se développe t-il dans ce contexte de captivité? Pourquoi cette pratique fait-elle l’objet de tant de débats?

L’élevage à la main ou EAM (acronyme largement employé) est une technique d’élevage qui consiste à prélever des oeufs ou de jeunes oiseaux au nid dans le but de les nourrir artificiellement jusqu’au sevrage alimentaire, soit jusqu’à ce qu’ils soient capables de se nourrir par eux même.

L’élevage artificiel ne s’improvise pas, puisque la survie de l’oiseau incombe désormais à l’éleveur, nouveau parent nourricier. Pour mener à bien l’entreprise du sevrage, ce dernier doit disposer de matériel pour maintenir l’oisillon dans des conditions de développement optimales (couveuse/éleveuse), d’une nourriture adaptée à ses besoins, à sa croissance, au développement de son système immunitaire et d’outils qui permettent de le nourrir (seringue, cuillère à bords incurvés, sonde…). L’éleveur doit être également en mesure de surveiller sa prise de poids, sa digestion, son état de santé général. Devenir responsable du jeune oiseau nidicole, vulnérable et fragile, signifie être disponible, compétent, connaître les modalités du nourrissage, de la digestion, de la croissance et du développement de l’espèce, de l’individu.

L’élevage artificiel existe chez les autres animaux, dont les mammifères élevés en captivités. L’éleveur intervient pour s’occuper du jeune délaissé par sa mère, souffrant d’un problème, ou alors, chez les oiseaux en particulier, pour soulager le travail du couple en cas de nichée conséquente, lors de la perte de l’un des nourrisseurs, voire pour optimiser la reproduction d’espèces menacées et/ou peu prolifiques. De nombreux programmes de sauvegarde de perroquets existent in situ, les oisillons sont EAM puis réintroduits dans leur milieu (ex : Ara Macao, cacatoès des Philippines…). Ce sont les principales raisons qui justifient le développement de cette méthode.
Une autre raison est venue s’ajouter au fil des années d’élevage : l’obtention d’oiseaux particulièrement familiers, au goût des amateurs d’animaux de compagnie.

Tous les éleveurs ne s’occupent pas de l’élevage des juvéniles de la même façon. En dehors des séances de nourrissage, les oisillons sont parfois manipulés par l’humain, peuvent encore bénéficier du contact (visuel, auditif) de congénères de leur espèce, d’autres espèces, de la fratrie. A l’inverse, les oisillons peuvent êtres isolés des autres et ne pas être au contact des humains en dehors des nourrissages.

Les conséquences sont très diverses, dépendantes de la pratique, des espèces, des individus, de leur âge au moment du prélèvement au nid, mais aussi des disponibilités et compétences de l’éleveur. D’une manière générale, les oiseaux ainsi élevés par l’homme dès leur plus jeune âge tendent à se montrer confiants, voire très familiers. D’autres au contraire, peuvent se montrer extrêmement farouches, même s’ils ont été élevés dès l’oeuf ( si l’éleveur s’est simplement contenté de les nourrir sans autres formes d’interactions).
Il est donc important de souligner que l’EAM ne génère pas nécessairement une imprégnation, ni une familiarisation à l’humain. 

L’empreinte est le processus par lequel un individu acquière dès son plus jeune âge les caractéristiques comportementales spécifiques qui orienteront ses conduites sociales ultérieures. Pour parler clairement, cela signifie que le jeune animal va s’identifier en l’espèce qui s’occupe de lui dès son plus jeune âge.

Il se reconnaîtra en ses représentants et exprimera des comportements sociaux-affectifs et sexuels préférentiellement envers des individus de cette espèce. Le perroquet EAM est dit « imprégné » quand il s’est identifié comme appartenant à l’espèce humaine, ce qui se traduit par une propension à rechercher le contact humain plutôt que le contact de ses congénères, avec lesquels il peut éprouver des difficultés à communiquer et/ou ne pas être réceptif à leurs interactions (dépendemment de son expérience sociale précoce, attention).

Tout d’abord, il est important de considérer que les perroquets captifs sont destinés à vivre auprès des hommes en permanence. Il est leur est donc plus avantageux de ne pas craindre la présence de ces bipèdes au quotidien. Il leur sera aussi plus supportable de se faire manipuler lors d’inspections, de soins vétérinaires ou simplement de transports. Si tolérer l’omniprésence humaine est un point positif dans ce contexte, la relation qui peut s’établir avec le soigneur peut également être une source d’enrichissement et de stimulations, essentiel dans le cadre parfois bien monotone qu’est le milieu captif (pour en savoir plus sur les bénéfices de la familiarisation et/ou apprivoisement, se référer à cet article: Apprivoiser, oui ou non?).

Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il y a « EAM » et « EAM », on ne peut pas caser tous les oiseaux EAM dans le même sac.

Les individus EAM imprégnés et familiers n’ont pas à être apprivoisés. Ils ne passent donc pas par une phase d’aversion ou de crainte excessive de l’homme (stress non négligeable pour la plupart des oiseaux élevés par leurs parents ou importés). En effet un individu particulièrement craintif aura des difficultés à s’épanouir dans un tel contexte, et un environnement anxiogène peut être la source de comportements anormaux.Les perroquets EAM non imprégnés sont pour la plupart familiers (désensibilisés à la présence humaine dès le plus jeune âge du fait d’un phénomène d’habituation) ce qui facilite la prise le contact une fois chez le nouveau propriétaire.

Il semblerait donc que ces individus EAM correspondent davantage aux attentes des amateurs d’oiseaux de compagnie plutôt que des individus farouches qu’il faudra prendre le temps d’apprivoiser. Gagner la confiance d’un perroquet n’étant pas une entreprise facile, rapide et évidente, en particulier pour des débutants n’ayant jamais eu d’oiseaux auparavant et donc susceptibles de commettre des erreurs.
L’EAM serait donc potentiellement dans l’intérêt des oiseaux destinés à vivre auprès des hommes, puisqu’ils supporteraient ainsi plus facilement leur omniprésence, comparativement à des oiseaux très farouches.

De prime abord, il serait donc tentant de s’orienter vers de tels oiseaux. En effet, ces individus apprivoisés/familiers sont plus aptes à s’épanouir au sein d’une famille humaine en attente d’un rapport étroit avec leur animal privilégié et envers lequel les membres seront plus attentifs. Bien souvent les propriétaires tendent à mieux s’occuper des animaux qui leurs rendent les bons soins prodigués par des marques d’affection. Il s’agit d’une triste réalité, les animaux avec lesquels les propriétaires ne peuvent interagir sont souvent relégués au rang « d’objet décoratif » ou susceptibles de mettre un peu d’animation au sein d’une maison. 

Cependant, tout perroquet, qu’il soit EAM ou EPP ne peut répondre aux attentes des amateurs d’animaux de compagnie.

Simplement par ce que le perroquet n’est biologiquement pas conçu pour vivre et s’épanouir au sein d’une famille humaine et se nourrir exclusivement de leur affection, même démesurée. Le perroquet n’est pas un animal domestique, il est un animal sauvage. Cela signifie qu’il répond à des besoins, qu’il exprime des comportements innés pour lesquels il a évolué depuis des millions d’années. Aucun perroquet EAM de compagnie ne peut s’épanouir dans le contexte auquel il est souvent destiné (animal de compagnie unique, installé dans une cage dans un environnement intérieur). L’EAM est une technique qui n’influence en rien les comportements innés (et donc les besoins), l’EAM touche à l’apprentissage précoce, soit l’acquis (l’expérience).

Cela veut dire que la potentialité à devenir un oiseau de compagnie proche de l’humain est strictement la même pour tout individu, quelle que soit la façon dont il a été élevé !

Par ailleurs, si le perroquet était effectivement un animal domestiqué, c’est à dire un animal issu de la sélection artificielle, qui a évolué pour vivre auprès des hommes et répondre à des attentes sociétales particulières, l’élevage artificiel qui a pour but de diminuer l’aversion pour l’homme n’aurait pas lieu d’exister.

Le perroquet EAM de compagnie n’est généralement pas voué à vivre dans une volière auprès de congénères, destiné à la reproduction, ou au simple agrément. Etant donnée leur immense sociabilité, leurs grands besoins affectifs et interactifs, les individus très apprivoisés, qui recherchent le contact humain, sont préférentiellement destinés à vivre intégrés dans la maison, au plus près des humains.

Or, l’isolement social chez le jeune perroquet s’avère être la source de très nombreux problèmes rencontrés en captivité. Le perroquet apprend à communiquer autrement (auprès d’humains qui n’utilisent pas les mêmes outils de communication), et à ne plus nécessairement savoir communiquer avec des individus de sa propre espèce.

Il semble évident qu’un jeune individu EAM imprégné à l’homme, mais maintenu au contact permanent de congénères tout au long de sa vie ne souffrira pas de la moindre lacune sociale (l’oiseau aura tout de même appris à s’identifier et communiquer normalement auprès des membres de son espèces), au contraire de perroquets EAM imprégnés isolés sur une longue période, adoptés en tant qu’oiseaux de compagnie.

Aucun perroquet ne peut trouver l’épanouissement auprès de partenaires humains, malgré tout leur dévouement. Cet animal intelligent fait preuve de grandes facultés d’adaptations. Mais l’adaptation et l’épanouissement sont totalement dissociées. L’oiseau incompris (condamné à survivre dans des conditions incompatibles avec sa biologie, ce qu’il est), risque de développer divers problèmes « inadéquats » avec une vie harmonieuse auprès des hommes. Les déviances comportementales apparaissent au gré des années, encouragées par les frustrations spatiales (cage)  et sociales liées à l’absence de congénères, en particulier dès le plus jeune âge.

Si l’on dénote significativement plus de problèmes de comportement chez les EAM, ce n’est pas donc pas nécessairement relié à la méthode d’élevage. C’est l’expérience juvénile et le mode de vie auquel cette méthode d’élevage destine qui semblent être les principaux responsables.

Si les perroquets EAM sont proportionnellement plus agressifs, développent plus de stéréotypies, problèmes de cris et du picage, c’est parce qu’ils ne sont pas destinés à avoir le même environnement abiotique et social que des oiseaux EPP, tout simplement.

Placés dans un même contexte environnemental, les perroquets, quelles que soient leurs origines et leurs expériences, tenderont à développer les mêmes comportements et aptitudes.

Qu’en est-il des EPP? 

EPP signifie « élevé par les parents », l’oiseau a bénéficié des soins du couple durant l’incubation, l’élevage et le sevrage alimentaire, au moins. Les jeunes peuvent être retirés dès qu’ils sont capables de se nourrir seuls. L’émancipation est un processus de prise d’indépendance sociale et affective, qui intervient plus tard.

Tout comme les EAM ne sont pas inévitablement familiers, les jeunes perroquets qui sortent du nid ont tout à apprendre. Si bien souvent ils se montrent craintifs à l’égard de l’homme, il s’agit plutôt de méfiance naturelle face à la nouveauté (néophobie) et non d’une aversion acquise envers le genre humain. Encore une fois, ce sont les parents, le groupe, qui inculquent aux juvéniles comment se comporter face à une situation spécifique. Il est donc naturel que si la majorité du groupe se met à fuir à l’approche d’un humain, les jeunes soient amenés à faire de même, par imitation. En observant les adultes expérimentés, ils apprennent de cette façon à craindre ce qui leur est potentiellement dangereux. Ou au contraire, à s’intéresser à ce qui est potentiellement enrichissant ou nécessaire à leur survie.

Rares sont les propriétaires et futurs acquéreurs à se tourner vers ces individus, qu’il faudra bien souvent prendre le temps d’apprivoiser. Pourtant les juvéniles, qui ne vivent pas avec un bagage de mauvaises expériences passées (contentions, captures, manipulations…), sont relativement faciles à convaincre de se poser sur la main ou le bras pour aller chercher une gourmandise par exemple. Si les premiers contacts s’arrêtent là, l’instauration d’une relation affective plus riche demande plus de temps. L’apprivoisement consiste donc en l’acquisition de nouveaux comportements interactifs envers une espèce différente de la leur.

Les individus EPP plus âgés sont souvent plus difficiles à approcher, et l’apprentissage s’avère plus long puisque la plasticité cognitive diminue avec l’âge (chez toutes les espèces animales, quelles que soient leurs facultés d’apprentissage). Difficile ne signifie pas impossible ! Cependant la question de la nécessité d’apprivoiser se pose lorsque les oiseaux sont très craintifs et paniquent à la moindre approche. Familiariser de tels individus demande patience, persévérance mais aussi expérience.

Adopter un oiseau d’un certain âge, maltraité, très farouche ou qui a toujours vécu en volière, en groupe, dans le but de s’en faire un nouvel ami n’est certainement pas judicieux. Les débutants peuvent vite être découragés. Et puis, quel intérêt pour l’oiseau ainsi arraché à un environnement spacieux et d’un groupe social?

Les approches doivent se faire par étapes, respecter le rythme propre à l’individu et nécessitent une bonne compréhension de ses attitudes, habitudes et comportements innés. A l’inverse, préférer l’adoption d’un EAM pour se faciliter la tâche n’est pas non plus une démarche judicieuse. Pourquoi? Tout simplement par ce que le perroquet EAM imprégné n’enseigne pas à l’humain quel animal il est réellement: ses besoins, son langage, les paramètres nécessaires à son épanouissement… le jeune oiseau a tout à apprendre, bien souvent le propriétaire novice sera tenté d’interpréter à sa manière ce qu’il observe chez ce perroquet familier candide et demandeur, et ainsi à lui inculquer inconsciemment de mauvaises habitudes.

Certaines méthodes d’élevage, encore récentes et non réellement étudiées, font leur apparition au sein du monde aviaire captif, comme la MAN ou Manipulation Au Nid qui consiste à sensibiliser le jeune oisillon au contact humain dès son plus jeune âge, alors qu’il est encore au nid. L’éleveur prend le temps de sortir les juvéniles plusieurs minutes par jour jusqu’à leur adoption. La plupart des jeunes MAN sont donc familiers une fois indépendants. Cette méthode semble être un compromis entre l’EAM et l’EPP, pourtant de nombreuses failles existent également. Tout d’abord, cette technique ne peut s’appliquer pour toutes les espèces, tant certaines peuvent être agressives et protéger vigoureusement leur nid. Aussi, les intrusions quotidiennes, comme le retrait temporaire des jeunes, sont des évènements qui peuvent s’avérer particulièrement stressants pour les couples. Le stress durant l’élevage peut encourager l’apparition de comportements indésirables: hyper-agressivité, défense accrue du territoire, du nid (difficultés d’accès), abandon, voire picage, mutilation des jeunes… (pratique courante chez certaines espèces, comme les inséparables). En outre, le stress du couple est communiqué aux jeunes, qui ne vivront donc pas les sorties de façon agréable et stimulante (surtout au début). Il serait également intéressant de connaître les éventuelles conséquences physiologiques, physiques et psychologiques du retrait des jeunes du nichoir alors qu’ils ne sont pas naturellement disposés à en sortir avant l’envol. Quels impacts sur leur développement?
Il serait intéressant de comparer le rythme de croissance d’oisillons qui sortent anormalement du nid tous les jours, à celui d’oisillons qui n’en sortent pas jusqu’à leur envol.

Si la MAN peut s’avérer positive sur certains aspects, elle est discutable sur d’autres… Le processus d’empreinte n’est pas entièrement décrypté chez les Psittaciformes, de sorte que l’on peut être amenés à se demander si, malgré l’absence de nourrissage par l’humain, l’imprégnation hétéro-spécifique peut tout de même avoir lieu.

Si perroquet de compagnie signifie vivre isolé en cage (aussi dorée soit-elle) au beau milieu d’un salon, à se nourrir exclusivement de l’amour prodigué par le groupe humain… alors l’individu élevé naturellement ne fera pas un meilleur oiseau de compagnie. Par exemple, les EPP et individus d’importation apprivoisés, s’ils sont isolés socialement de congénères, peuvent être amenés à exprimer des comportements sexuels envers les humains, tout comme le font typiquement les perroquets imprégnés à l’humain. Par ailleurs, des perroquets EPP ou EAM qui évoluent avec des espèces différentes peuvent également être amenés à nouer des affinités avec d’autres espèces, alors qu’ils n’ont pas été élevés ensemble dès le plus jeune âge.

Les perroquets, quelle que soit la façon dont ils ont été élevés, ne sont pas biologiquement « programmés » à vivre et s’épanouir dans un tel cadre de vie, dans lequel tous leurs besoins innés (naturels et inextricables) sont inhibés. Certaines espèces, généralistes, peu exigeantes, opportunistes, adaptables ou moins sensibles, supportent bien ces conditions, au point de s’en accommoder, mais en aucun cas on ne peut parler d’épanouissement.

Un perroquet « comblé » est plus à même de vivre en harmonie auprès des hommes et donc, de faire un « bon animal de compagnie ». Si le mode d’élevage semble être un critère déterminant de destinéel’environnement, cadre de vie et l’expérience du perroquet immature sont pourtant les paramètres les plus importants.

Pour conclure, le débat autour du mode d’élevage cache une autre question qui se trouve être la place du perroquet au sein de nos maisons, la place du perroquet en tant qu’animal de compagnie ou plus généralement sa place en captivité.
Le problème de fond n’est donc pas l’eam, mais les conditions de vie inadaptées (enfermement en cage, isolement social) et pratiques ignobles (comme la taille des plumes de vol) que nous infligeons à ces animaux sauvages.

Ce qui semble finalement être le plus préjudiciable autour des différentes méthodes d’élevage est avant tout l’image renvoyée de l’oiseau au futur acquéreur, qui ne peut alors réaliser la véritable nature de l’animal, ses besoins et donc les paramètres inhérents à son épanouissement.

 

Margaux DEMAN. Copyritght 2016

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